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L’impasse des réponses fragmentées

[Pourquoi penser “système” face au climat ?] 2025 - En France comme dans toute l’Europe, l’été est chaud, très tôt. Encore un. L’été a compté 27 jours de vagues de chaleur – plus de 70 départements ont été atteints, le classant au second rang derrière l’été 2022 (33 jours), et devant 2003 (24 jours). À ce stade, ce n’est plus une anomalie : c’est une tendance. Tout comme les conséquences de ces canicules : incendies, stress hydrique, orages violents, canicule marine en méditerranée qui affiche des températures de surface jusqu’à 4°C au-dessus des moyennes saisonnières, augmentation en Europe des épisodes de transmission du chikungunya, etc.

 

Pris séparément, ces événements pourraient sembler n’être que les caprices d’un climat devenu instable. Pris ensemble, ils dessinent autre chose : un entrelacs de réactions en chaîne, où un aléa climatique déclenche des effets agricoles, économiques, assurantiels, sanitaires – parfois simultanément, parfois sur le long terme mais souvent à bas bruit. Le changement climatique ne fait pas que frapper : il réorganise. Il active des vulnérabilités anciennes, en crée de nouvelles, et tisse entre elles des liens inattendus. Ce que confirment les analyses du GIEC (1) et de l’Agence européenne pour l’environnement (2).

 

Cette fragmentation a un coût – un coût bien réel, même s’il se mesure rarement en euros ligne à ligne. Coût d’inefficacité, d’abord, quand les dispositifs se chevauchent ou se contredisent. Coût d’opportunité, ensuite, quand les ressources mobilisées sur un front manquent ailleurs. Coût social, enfin, quand les inégalités de vulnérabilité se renforcent faute de coordination. En focalisant les regards sur des menaces isolées, on passe à côté des dynamiques profondes. Dans un monde où les aléas climatiques s’enchevêtrent avec les tensions économiques, les usages du sol, la précarité énergétique ou la santé publique, cette myopie structurelle bride l’efficacité des politiques d’adaptation.

 

La critique n’est pas nouvelle. Elle traverse depuis plusieurs années les travaux sur les risques dits systémiques, les aléas dits « composés », les lectures dites « multirisques » – autant de tentatives, convergentes, pour appréhender les interactions entre menaces, plutôt que les menaces elles-mêmes. Gill et Malamud (3) insistent ainsi sur l’insuffisance des approches centrées sur un seul risque à la fois. L’UNDRR, dans son dernier rapport mondial (4), appelle à dépasser les réponses purement réactives, pour entrer dans une logique de résilience systémique, anticipée, intégrée.

Le GIEC aussi multiplie les appels à changer d’échelle : il ne s’agit plus simplement de suivre l’intensité ou la fréquence des aléas, mais d’en comprendre les ramifications, les articulations, et les points de rupture (1). France Stratégie, dans son analyse des coûts de l’inaction climatique, souligne la difficulté à formuler une stratégie nationale sans un cadre méthodologique partagé – et sans analyse transversale des impacts (5). Même les acteurs de l’assurance – souvent en première ligne quand les systèmes lâchent – alertent : les sinistres liés à des risques corrélés ou en cascade augmentent, et les modèles actuels ne suffiront pas à les absorber (6,7).

 

En creux, tous ces constats dessinent une même exigence : penser « système ». Non pas pour ajouter de la complexité à la complexité, mais pour rendre visible ce qui lie. Repérer les rétroactions, les seuils, les effets secondaires et les interférences. Chercher les logiques internes, pas seulement les symptômes. Donella Meadows l’a formulé en termes simples, mais implacables : « les systèmes surprennent, résistent aux changements imposés de l’extérieur, et n’obéissent qu’à leur propre logique interne » (8). Feindre d’ignorer cette logique revient, au fond, à piloter à l’aveugle dans un monde de plus en plus interdépendant.

 

Penser système, c’est considérer les phénomènes non pas comme des événements isolés mais comme des éléments reliés par différents types de relations. Certaines sont circulaires : ce sont les boucles de rétroaction, où l’effet agit à son tour sur la cause. D’autres sont différées : un choc présent ne se manifeste pleinement qu’après un certain délai, ce qui brouille la perception des liens de causalité. Il existe aussi des interdépendances structurelles : une action sur un secteur — par exemple l’énergie — peut modifier indirectement d’autres domaines comme la santé, l’agriculture ou l’économie. Enfin, certains systèmes obéissent à des effets de seuil : longtemps stables, ils basculent soudainement vers un nouvel état. Penser en termes systémiques, c’est donc chercher à identifier ces dynamiques cachées, qui expliquent souvent pourquoi des politiques linéaires échouent face à des crises complexes.



1.         GIEC. Synthèse du rapport AR6 du GIEC. 2023; Disponible sur: https://www.ipcc.ch/languages-2/francais/

2.         European Environment Agency. European climate risk assessment: executive summary. [Internet]. LU: Publications Office; 2024 [cité 3 mai 2025]. Disponible sur: https://www.eea.europa.eu/en/analysis/publications/european-climate-risk-assessment

3.         Gill JC, Malamud BD. Reviewing and visualizing the interactions of natural hazards: Interactions of Natural Hazards. Rev Geophys. déc 2014;52(4):680‑722.

4.         UNITED NATIONS OFFICE FOR DISASTER RISK REDUCTION. GLOBAL ASSESSMENT REPORT ON DISASTER RISK REDUCTION 2025: resilience pays. S.l.: UNITED NATIONS; 2025.

5.         Delahais A, Robinet A. france-strategie-2023-dt_cout-inaction-climatique_20_avril. France Stratégie Gouv; 2023.

6.         Langreney T, Le Cozannet G, Merad M. Adapter le système assurantiel français face à l’évolution des risques climatiques. Ministère de l’économie - gouv; 2023.

7.         Duroule S, Frézal S. livre_blanc_covea_risque_climatique_quelles_preventions_202305. COVÉA; 2023.

8.         Meadows DH, Meadows DL, Randers J, W. Behrens III W. The Limits to Growth. Potomac Associates; 1972.

 
 
 

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© 2023 par Julien REVEILLON

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